L’innovation pédagogique en question

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By mgrass mars 10, 2023

Les professionnels de l’éducation vivent au quotidien les contradictions du numérique.

D’un côté nous sommes témoin d’un engagement « sans failles » des autorités éducatives – et souvent sans grands moyens ! – allant d’un plan numérique à l’autre et voyant dans la mise en place de tablettes dans les salles de classe la solution rêvée aux problèmes d’apprentissage. Il est ainsi symptomatique de voir se répéter les mêmes stratégies que celles qui avaient prévalu au moment du Plan Calcul en 1966 puis du Plan Informatique pour Tous en 1985 avec l’introduction d’ordinateurs Thomson M05 qui finirent oubliés dans les remises des écoles. Comme si la mise à disposition de matériels pouvait encore prévaloir sur leur usage, sur la signification pédagogique à donner au digital dans l’éducation.

 

De l’autre côté nous voyons des problèmes qui s’amplifient et qui n’ont plus rien à voir avec la technologie. Les inégalités scolaires se creusent, l’échec scolaire perdure et s’amplifie, les enseignants ont du mal à se positionner dans ce nouvel environnement qui fait la part belle à la technologie tout en voulant (re)mettre les élèves au centre du système. 

 

Le trop d’écran tuerait l’écran. Mais le problème est-il dans le maniement des écrans ou le maniement de la parole. Georges Steiner écrivait dans « Maîtres et disciples » : « Le maître apprend du disciple, il est changé par cette interrelation dans ce qui devient, idéalement, un échange. Comme dans les labyrinthes de l’amour, le don devient réciproque. » Or le numérique loin d’empêcher cet échange, l’amplifie, lui donne un sens plus profond. David Weinberger, auteur du livre “too big to know » nous dit qu’aujourd’hui la personne la plus intelligente dans n’importe quelle salle de classe ou de conférence n’est plus l’expert mais la salle elle-même. Cette « intelligence mutualisée » vient bouleverser les pratiques des enseignants. 

Comment apprend-on aux enseignants à utiliser la parole ? Comment l’enseignant doit-il faire pour ne pas laisser l’élève intact de lui, même si les écrans créent une nouvelle distance qui semble parfois infranchissable. L’usage de la parole et de l’écrit restent au cœur d’une relation que le numérique ne peut abolir.

Il reste bien sûr de nombreux autres sujets liés à l’école où le numérique telle l’hydre semble étendre ses tentacules. Les enseignants – peu ou mal formés à l’usage du numérique – suivent à grand peine les réformes du système éducatif qui mise sur plus d’interopérabilité des données – les portfolios digitaux – pour l’orientation et la formation ultérieure des élèves. Qu’adviendra-t-il d’un système ultra digitalisé si les principaux acteurs sont dans l’obligation mais aussi dans l’incapacité de le maîtriser. Que savent les concepteurs des systèmes de gestion digitale des attentes, besoins, limites des enseignants et de leurs élèves. Comment concilier l’irruption du numérique avec l’augmentation des inégalités qui marginalisent une population en souffrance dans son usage du numérique.

Donner exclusivement une valeur monétaire au numérique empêcherait de réfléchir à sa valeur symbolique et pédagogique pour l’ensemble des acteurs du système éducatif.

La question ne devrait pas être : plus ou moins de numérique ? Le numérique permet avant tout de mettre en question des pratiques, s’interroger sur le sens de l’échange et le poids de la parole. 

L’écran ne couperait pas la parole des enseignants ou des élèves pour la simple raison qu’aucun des deux n’auraient suffisamment réfléchi aux enjeux de leurs paroles respectives

 

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